Lady Carsington, de Loretta Chase (review)
Posted: 2011/11/07 Filed under: En français, Literature | Tags: carsington brothers, ferdydurke, historical, lady carsington, last night's scandal, loretta chase, regency, review, translation, witold gombrowicz 1 Comment »Une fois n’est pas coutume, je vais écrire une critique (review) en français. Pour la simple et bonne raison que j’ai lu ce livre dans sa traduction française. Mais avant d’en parler, un petit mot sur mon rapport à la traduction: lorsque j’ai commencé à lire en anglais en 2001, 2002, j’ai ressenti cela comme un grand bol d’air frais. J’avais toujours lu beaucoup de romans anglo traduits, et me mettre à la VO me donnait l’impression de découvrir un monde plus authentique, où les couleurs étaient plus vives et les sons plus clairs.
J’ai parfois réalisé par la suite que certains passages de mes livres préférés avaient été inexplicablement tronqués à la traduction. Cependant, la raison principale qui m’a fait tomber en amour avec la VO, c’est la forme. À l’époque j’aimais la forme, je la vénérais, je la kiffais, je trippais dessus. J’ai lu très peu de livres, en revanche, qui auraient été dénaturés dans leur contenu par la traduction. La preuve, c’est justement que j’ai dévoré des tas de bouquins anglo bien avant de parler un traître mot d’anglais. Les trad’ ne pouvaient pas être si pires, si je les aimais pareil!
La première fois que mon livre préféré de tous les temps m’a changé la vie, c’était dans une traduction française. Zooey appelait ses souliers “petite salope” au lieu de “little bastard“; ça n’a pas la même classe, et pourtant tout était là. J’ai ri, j’ai pleuré, le ciel s’est ouvert et la lumière est descendue. De même, la première fois que j’ai lu Gombrowicz et que j’ai décrété, pour la seconde fois de ma vie, que j’avais trouvé mon auteur préféré (la première fois, c’était pour Salinger), c’était aussi dans une traduction française. Le narrateur s’appelait Jojo au lieu de Józio et parlait de “cuculiser” au lieu de “upupić“. Encore une fois, pas tout à fait aussi trippant, mais l’essentiel, la substance restait: l’informe, l’immaturité, les parties du tout…
Avant de continuer ces mémoires véridiques, je souhaite, en guise de digression, mettre dans le chapitre suivant un récit intitulé « Philidor doublé d’enfant » [...] et si quelqu’un s’imaginait que, en incorporant à mon œuvre « Philidor doublé d’enfant », je n’avais pas pour seul but de noircir un peu de papier, diminuer un peu la masse de ces feuilles blanches devant moi, il serait dans l’erreur.
- Ferdydurke, Witold Gombrowicz (1937)
Depuis, évidemment, j’ai lu Salinger en anglais et Gombrowicz en polonais. N’empêche qu’on ne sort pas de la traduction, et que je suis reconnaissante à ceux qui font ce métier et nous évitent ainsi de nous y coller nous-mêmes. J’ai le Dziennik de Gombrowicz dans ma bibliothèque en VO, et il m’est souvent arrivé de vouloir en faire des citations à mes amis (ou ennemis). Le malheur, c’est que ceux-ci ne lisent pas le polonais (ceux qui le lisent connaissent Gombrowicz mieux que moi). Non, vraiment, les traducteurs font un boulot formidable, et moi je déteste traduire.
Mais revenons plutôt à Lady Carsington, dont j’ai si injustement détourné la critique avec mes lubies de polonophile en manque. Last Night’s Scandal en VO, cette romance historique située à la veille de l’ère victorienne constitue le cinquième et dernier volet des Carsington Brothers de Loretta Chase. Mais pourquoi, vous demandez-vous peut-être, pourquoi retenter Chase après deux essais non transformés? Eh bien… initialement, c’était pour le Swap.
Je me suis dit que si je n’étais pas fan de cette auteure à succès, peut-être ma swappée le serait. Et en même temps, je trouve moyen d’envoyer des livres qu’on n’a pas testé soi-même. Si ce roman avait été une horreur, j’en aurais choisi un autre. Sauf que non seulement Lady Carsington n’est pas une horreur, mais c’est mon favori de Loretta Chase à date! Et en VF, vous vous imaginez? À ce propos, la traduction de J’ai Lu est loin d’être excitante; je fermais les yeux à moitié en lisant pour ne filtrer que le sens et oublier la forme. Si je me laissais, je ferais une dé-traduction simultanée en anglais.
Et bien sûr il y a des ignominies comme le titre, pour commencer: l’héroïne du livre, Olivia, n’est pas une Lady Carsington (elle ne détient le titre ni de son mari, ni en droit). Elle est simplement “Olivia. Fantasque. Tête brûlée” (cette ligne me plaît tellement!), digne descendante d’une lignée d’escrocs en tout genre, accidentellement promue dans les rangs de la haute société par le second mariage de sa mère avec Benedict Carsington, vicomte Rathbourne (héros du troisième volume de la série, intitulé Lord Perfect en VO, Un lord si parfait en VF). C’est une héroïne à la Chase typique: belle, indépendante, eccentrique. Pourtant je l’ai aimée. Elle est, au final, plus eccentrique que douée, plus révoltée que réellement libre.
― [...] Oh, je donnerais n’importe quoi pour danser dans la rue ! Mais ça ne m’arrivera jamais. Je vais tomber amoureuse si j’ai de la chance, puis j’épouserai ce pauvre garçon pour ne pas déshonorer la famille. Je deviendrai son épouse, la mère de ses enfants, et je ne serai personne d’autre ni ne ferai plus jamais rien d’autre. À moins bien sûr qu’il ne meure, auquel cas je serai une riche veuve, et je pourrai m’amuser comme une folle, à l’instar de grand-mère Hargate… Mais non, même pas. De nos jours, les femmes ne sont plus aussi libres. Ou alors on exige d’elles la plus grande discrétion, et je suis un cas désespéré en matière de discrétion.
- Lady Carsington (Last Night’s Scandal), Loretta Chase, tr. par Anne Busnel (J’ai Lu, 2011)
Une belle tirade féministe, vous ne trouvez pas? Et que diriez-vous encore de:
Il y avait de fortes probabilités pour que la femme ait raison, mais le mariage était ainsi conçu, qu’il donnait tous les droits à l’homme. Néanmoins, cela n’empêchait pas que la femme puisse éventuellement se conduire comme une idiote. Ce qui semblait le cas en l’occurrence.
Quoi qu’il en soit, il était impensable de tourner le dos à une femme en détresse.
- Lady Carsington (Last Night’s Scandal), Loretta Chase, tr. par Anne Busnel (J’ai Lu, 2011)
J’adore! Le héros non plus n’était pas mal: une tête de mule à sa façon – c’est-à-dire rationnelle, terre-à-terre, organisée, logique – le comte de Lisle a trouvé le moyen idéal pour tout à la fois fuir ses insupportables parents, la grisaille puritaine de l’Angleterre et s’adonner à sa passion. Autrement dit, il mène la plupart du temps des fouilles archéologiques en Egypte. Mais lorsque ses parents menacent son indépendance, et surtout lorsqu’Olivia s’y met à grands coups de manipulation et de chantage, il doit finalement faire face à ses préjugés et à ses responsibilités. Direction l’Ecosse froide et pluvieuse pour terminer la réfection d’un vieux manoir!
Un jeu de séduction s’engage rapidement avec Olivia, tandis qu’une chasse au trésor l’attend dans le château que l’on dit hanté. Les deux intrigues se croisent à la perfection, se fournissant continuellement des prétextes l’une à l’autre pour nous garder dans un enchaînement de péripéties plausibles et cohérentes. Du grand storytelling! Et une preuve de plus que la traduction ne gâche pas toujours le plaisir de la lecture…
Si vous avez lu tous les Carsingtons, lequel préférez-vous? Lisez-vous aussi en VO? Si oui, à quel point (parfois, souvent, absolument), et pourquoi?








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