Les femmes doivent rester le sujet de leurs agressions!

J’ai lu l’autre jour une féministe qui disait, au sujet de l’écriture journalistique : arrêtez de titrer « Une femme est tuée/violée par son conjoint », car c’est du victim-blaming. On devrait dire « Un homme tue/viole sa conjointe ».

Dieu merci, il y a eu quelques personnes pour lui faire remarquer que c’était l’inverse : la voix passive met l’emphase sur la victime, alors que la seconde version enlève toute la charge émotionnelle de la phrase. Je trouve en effet que ça banalise tout à fait l’évènement.

Mais pourquoi? C’est une chose de le ressentir; d’autres personnes pourront vous affirmer (quoique avec mauvaise foi, à mon avis) qu’elles ressentent le contraire. J’aimerais en profiter pour développer un peu la notion d’objectivation que j’ai abordée dans mon dernier billet.

J’ai prétendu que considérer une forme d’homme comme un potentiel violeur, c’était considérer l’homme en objet. Cela peut étonner, parce que, dans le cas du viol d’une femme par un homme, c’est bien l’homme qui commet l’acte et qui en est le seul responsable; la femme est la victime.

Or, quand on parle de sujet et d’objet en philosophie, cela n’a rien à voir avec l’action ou le dynamisme. Pour faire simple et court, le sujet est celui qui pense, et l’objet est tout ce qui est pensé. Par définition, nous sommes donc les seuls sujets de notre propre pensée; tous les autres humains sont pour nous des objets. Mais, simultanément, nous sommes aussi les objets de la pensée des autres sujets.

Le rapport sujet-objet n’a donc non seulement rien d’une domination en soi, mais chacun de nous est toujours à la fois sujet et objet. En réalité, la subjectivité des autres ne nous est jamais directement perceptible. Plutôt, il en va ainsi : nous percevons les autres (objet); nous les identifions par la pensée comme des humains; nous leur attribuons, par identification avec nous-même, le statut de sujet.

Se concevoir soi-même comme objet va donc de pair avec concevoir les autres comme sujets. On ne peut pas faire l’un sans l’autre. Or, comme le discours est dominé par la subjectivité masculine, les femmes ont tendance à souffrir d’un déficit de subjectivité (ou d’une « fausse » subjectivité) et les hommes, d’un déficit d’objectivité. Même si cette situation a des conséquences souvent plus graves pour les femmes (risque d’être violée, tuée), les deux déséquilibres sont problématiques.

Il me semble qu’une personne qui s’imaginerait en pur sujet doit être une sorte de sociopathe… complètement indifférente à la perception que les autres ont d’elle, et même incapable de se représenter que les autres le perçoivent, car, pour elle, les seules perceptions qui existent sont les siennes. Ça ressemble davantage à un trouble mental qu’à un modèle que l’on voudrait pour les femmes! Oui, il faut reconquérir notre subjectivité, mais pas au détriment de l’objectivité, qui est une bonne chose.

Les femmes qui refusent d’être objectivées sont donc complètement à côté de la plaque. Cela n’empêche pas de critiquer l’inégalité hommes-femmes en matière d’objectivation, ni les problèmes concrets de l’objectivation des femmes : manque de diversité ou misogynie dans les représentations.

Il en va de même pour les féministes qui se détournent de la masculinité sous prétexte qu’elles ne veulent pas faire aux hommes ce que les hommes leur font (les objectiver)… Au contraire! Les hommes ont absolument besoin de cette objectivation pour s’équilibrer; c’est ce manque qui déboussole actuellement tant d’hommes, et qui se traduit par les accusations d’injonctions contradictoires, ou encore par les tentatives de définir soi-même l’objet que l’on va être (avec les pick-up artists, par exemple, des hommes hétéro qui prétendent savoir ce que veulent les femmes hétéro).

Notons que rien de tout cela n’infirme la thèse initiale au sujet du male gaze au cinéma, à laquelle je souscris totalement. Je trouve fascinant de découvrir comment, derrière l’apparente neutralité d’un regard extérieur (celui de la caméra), la subjectivité est bien présente, et qu’il s’agit, évidemment, de celle du sujet masculin hétérosexuel.

Pour revenir au viol, le sujet n’est pas la personne qui agit, mais la personne qui perçoit et qui pense l’action. Si la foudre te frappe, c’est la foudre qui commet une violence contre ta personne, et tu en es indubitablement la victime. Pour autant, tu restes le sujet de ton expérience… car c’est toi qui la penses. C’est toi qui la racontes, c’est ta version des faits.

D’où l’importance pour les femmes victimes de rester les sujets de leurs agressions. S’il y a responsabilité, c’est celle de penser, c’est celle de dire. « Croire la victime », ça ne veut pas dire autre chose. À strictement parler, il n’est évidemment pas question de croire sur parole toute personne qui prétend être victime; il doit y avoir enquête. Mais ce slogan, ce n’est pas la loi qu’il remet en question, c’est la culture du viol qui réduit les victimes au silence, qui nie leur subjectivité, qui privilégie par défaut le point de vue masculin (donc, souvent, celui de l’agresseur).

Par exemple, on va s’attacher à déterminer si l’accusé a perçu, compris ou cru que la victime était consentante, plutôt que si la victime, elle, a senti son consentement bafoué, ignoré. Faire des femmes les sujets de leurs viols, c’est donc l’exact opposé du victim-blaming : c’est les mettre au centre l’évènement, c’est leur donner une voix, un rôle qui n’est pas limité à celui d’objet perçu et pensé, mais qui est celui du sujet percevant et pensant, capable de ses propres intentions.

J’écris, j’édite et je corrige des récits en français depuis des années. Ce genre de subtilité grammaticale, c’est justement ma spécialité, ce que je préfère dans ce métier : comment un choix syntaxique qui, à première vue, n’altère pas le sens d’une phrase, peut complètement modifier la perspective, le message véhiculé par le narrateur.

Aussi, je vous en conjure : n’écrivez jamais « Un mari tue sa femme », formulation qui fait de l’agresseur le héros (ou l’anti-héros) de l’histoire, qui invite le lecteur à ressentir de l’empathie pour lui (en tant que sujets nous-mêmes, l’identification est inévitable), qui met en avant la subjectivité masculine — « … parce qu’elle lui avait trop tapé sur les nerfs ».

À la place, écrivez toujours « Une femme est violée par son mari », qu’on s’imagine au contraire volontiers continuer en « voici son témoignage ».

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2 réflexions sur “Les femmes doivent rester le sujet de leurs agressions!

  1. Votre entrée m’a fort surpris. Car j’ai constaté à la lecture des journaux que le plus souvent l’homme disparait dans l’énoncé ou le texte : une femme est découverte morte et son ami est introuvable. Elle « trouve la mort » mais il nie. Alors que quand une mère tue sa fille ou son petit enfant, les messages sont immédiatement explicites. Je dois avoir fait trois ou quatre articles sur cette question sur mon blog. Donc pour moi la question ne se pose pas comme vous la posez (sujet/objet) mais en présent/absent ou acteur/témoin. Vous parlez de charge émotionnelle mise sur le sujet de la phrase. Mais si l’acteur disparait de l’acte, il échappe à l’émotion négative : « Bousculée par son compagnon, elle trouve la mort au pied de l’escalier ». Il est important de clairement formuler l’acte et de mettre l’homme dans la scène.
    Pour la suite, j’entends bien votre formulation sur l’objet « en soi » ou « dans l’absolu » et la réciprocité du mouvement d’objectivation. Mais encore une fois, il faut partir de la domination masculine qui nous commande toutes&tous. Alors que nous devrions nous considérer réciproquement comme des personnes humaines, on nous enseigne à dénigrer les plus faibles que nous, et la propension des hommes à se voir en compétition les amène à un dénigrement plus actif des hommes plus faibles, des femmes et des enfants. Au point qu’ils s’autorisent à les exploiter comme travailleur, comme personne de ménage, comme outil de jouissance. Bien sur il y a des moments de grâce où on peut être dans le partenariat plutôt que dans la réification, mais l’inégalité persistance brise ce moment…
    Enfin, il me semble qu’il faut surtout que la victime redevienne un sujet de droits malgré sa réification, alors qu’on continue le dénigrement en retournant les questions contre elle (et peu contre lui) sur son attitude supposée, etc. Le redevenir, c’est aussi surmonter la honte, la salissure et la renverser sur l’auteur. Comme c’est un homme, il bénéficie souvent du doute, de la présomption d’innocence, et des circonstances de déculpabilisation (on les dit « atténuantes » mais c’est peu dire.

    1. Si ce que tu dis est vrai, alors ça souligne seulement l’ineptie de certaines féministes, qui inventent des problèmes imaginaires alors qu’il en existe assez de bien réels.
      Pour le reste, pas vraiment d’accord. Une femme ne peut justement « redevenir un sujet de droits » que si l’on consent à la laisser dépasser son statut de victime, à lui reconnaître une liberté qui n’est pas soumise à la domination masculine. Autrement, elle n’est effectivement plus qu’un objet.

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