Je ne veux plus parler de « privilèges »

Les hommes ne reçoivent point la vérité de leurs ennemis, et leurs amis ne la leur offrent guère; c’est pour cela que je l’ai dite.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

Il y a quelques années, j’ai assisté à une conférence informelle de Dimitri della Faille, un sociologue belge actuellement employé à l’UQO (Université du Québec en Outaouais), sur le développement international. À un moment, il évoquait l’inégalité entre le personnel humanitaire des pays occidentaux et la population locale. Il a employé le terme « avantages ». Aussitôt, presque tout le monde dans la salle a murmuré « privilèges » ou hoché la tête de connivence, car nous savions exactement de quoi il parlait, et que « privilège » est devenu le vocable officiel de la gauche progressiste.

Or, il a maintenu son « avantage » et nous a répondu que « privilège » impliquait pour lui un devoir réciproque.

Récemment, j’ai relu plusieurs passages de Tocqueville où ce dernier compare l’Ancien Régime avec le nouveau, et cela m’a convaincue que della Faille avait raison. Je ne veux plus parler de « privilèges » pour désigner des avantages, systémiques ou non.

À la réflexion, c’est une insulte à la démocratie, au libéralisme, à la Révolution française et à toute pensée politique honnête. 4 août 1789 : abolition des privilèges. Sommes-nous prêts à prétendre que cela n’a pas eu lieu, que cela n’avait aucune signification, que rien n’a fondamentalement changé?

Je sais bien que « privilège » peut avoir plusieurs sens, désigner plusieurs choses. On parle bien, dans le langage courant, de « privilégiés », et cela n’a pas de sens politique ou juridique; ce sont simplement les mieux nantis. Cependant, il me semble que l’usage récent et militant du terme « privilège » n’est ni anodin ni innocent. Je crois qu’il renvoie exprès à un système ouvertement inégalitaire, celui de l’Ancien Régime. Et je le rejette parce que l’association est fausse, qu’elle crée une confusion qui empêche de penser la démocratie libérale et les droits de l’Homme pour ce qu’ils sont.

Un avantage est quelque chose de fortuit. Il peut être permis ou créé par un système; par exemple, les lois qui encadrent la propriété privée permettent aux enfants de jouir de la richesse de leurs parents. On est donc avantagé par le système de naître dans une famille riche. Mais la loi elle-même ne fait pas de distinction entre les riches et les pauvres.

Le privilège, au contraire, est inscrit dans la loi. C’est un droit ou un avantage supplémentaire qui est explicitement attaché à certaines personnes, et interdit à d’autres. Et c’est cette conception de la société, où les individus naissent avec des droits différents, qui a été renversée lors de la Révolution française. Ce n’est pas rien.

On aura beau dire qu’en réalité, certains privilèges ont persisté, ont été rétablis, l’esclavage, la Ségrégation aux États-Unis, les droits inégaux entre les femmes et les hommes — certes. Il n’a pas suffi d’une nuit ni d’une Déclaration. Le bouleversement n’a pas été intégral. Mais il a été majeur. Il nous a fait basculer dans un paradigme tout à fait nouveau, il a introduit une logique qui n’a cessé depuis de travailler à l’abolition les privilèges restants. Cela a parfois mis un peu de temps, mais, au regard de l’histoire humaine, qu’est-ce qu’un siècle ou même deux?

Un autre aspect des privilèges qu’on passe allègrement sous silence, c’est qu’ils sont issus du droit féodal et qu’ils sont présumés s’assortir de devoirs, de responsabilités. Aujourd’hui, les privilèges nous semblent injustes, parce que nous vivons sous un régime qui établit que tous les citoyens sont égaux. Mais, si la justice est incarnée par la loi, et que les privilèges font partie de la loi, alors, les privilèges ne sont pas « injustes ». Ils participent simplement d’une autre idée de la justice.

Une idée fondée sur la communauté organique et la complémentarité concrète, plutôt que sur l’égalité abstraite de tous les membres entre eux. Je dis « organique » pour renvoyer à l’organisme. Dans un organisme vivant, chaque organe a un rôle spécifique, différencié; l’organisme est maintenu en vie parce que tous les organes essentiels fonctionnent selon leur rôle. Si mon cœur me lâche, je ne peux pas le remplacer par une vessie. Un cœur et une vessie ne sont pas équivalents, ils ne sont pas « égaux »; ils n’ont pas les mêmes droits, car ils n’ont pas les mêmes devoirs.

Toutes les sociétés traditionnelles qui sont organisées en vue de leur survie ont un fonctionnement organique, à un niveau ou à un autre. Les tâches sont réparties entre les membres d’après les capacités et les besoins. La société libérale est la première société qui a abandonné sa propre reproduction comme but explicite, et y a substitué le bonheur individuel de ses membres. (Même si ce basculement non plus n’a pas eu lieu d’un coup — le cantonnement des femmes au foyer et le maintien de forces armées symbolisent très bien la nouvelle idée de nation qui est d’abord née des cendres du corps féodal : sang et sol, progéniture et frontières.)

À l’origine, donc, tout privilège personnel implique une responsabilité vis-à-vis de la communauté. Responsabilité de prendre les armes et de défendre ses sujets pour les nobles; responsabilité de vouer sa vie à Dieu et d’œuvrer pour le salut de toutes les âmes pour le clergé; responsabilité de subvenir aux besoins de sa famille pour l’époux et le père; responsabilité de se soumettre à la conscription pour les hommes…

À ce propos, il est abusif de prétendre que la Révolution française n’a rien fait pour les femmes; c’est oublier, entre autres, qu’elle leur a conféré au moins ce privilège non négligeable, d’échapper au tout nouveau service militaire obligatoire — en échange de leur responsabilité d’enfanter les citoyens de demain. Je doute qu’une femme ordinaire, après les horreurs de la Première Guerre mondiale, se sentît objectivement désavantagée de n’avoir pas eu le « privilège » d’être envoyée au front (même s’il est évident que les femmes aussi furent victimes de la guerre, indirectement).

Une ligne politique cohérente (et dont je suis sûre que certaines femmes la défendaient!) aurait exigé à la fois le droit de vote des femmes et l’arrêt du service militaire obligatoire. Or, on sait que les femmes ont obtenu le premier avant que la responsabilité du second fût enlevée aux hommes…

Je schématise volontairement pour extraire le sens de ce qui peut nous paraître à présent étranger et difficilement justifiable. Il est évident que, dans les faits, les choses ne sont jamais aussi simples ni aussi équitables; mais c’est comme dénoncer aujourd’hui les aides sociales sous prétexte que certains en abusent. C’est passer complètement à côté du sens et de la raison d’être de cette institution sociale.

C’est pourquoi je ne veux plus parler de « privilège masculin » ou de « privilège blanc » — c’est un raisonnement trompeur et malhonnête dont on ne peut attendre aucune solution. Comprendre la vraie nature de l’inégalité persistante entre certains groupes sociaux est selon moi la première étape, si l’on veut réellement améliorer les choses.

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