Debt, de David Graeber : Notes de lecture 1/2

Sur la recommandation d’un ami qui travaille dans la finance, j’ai commencé à lire Debt: The First 5,000 Years, de l’anthropologue américain David Graeber. C’est un pavé de plus de 450 pages et j’en ai lu moins d’un tiers, mais le début m’inspire déjà de nombreuses remarques, et j’ai décidé de les consigner ici.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est intellectuellement stimulant. Les exemples tirés de sociétés réelles sont riches et nombreux — même si j’ai d’emblée une réserve quant à la façon dont Graeber les représente, depuis qu’une de ses affirmations a été contredite par mon conjoint (à la page 9, Graeber écrit que les brahmanes agissaient personnellement en tant qu’usuriers, alors que, d’après mon mari, cette pratique leur est interdite et incombe à une autre caste).

Spécifiquement, j’aimerais parler des types de relations sociales qu’il identifie chez les humains. En effet, je suis complètement d’accord avec plusieurs de ses arguments, et pas avec d’autres. Commençons par ceux avec lesquels je m’aligne : l’idée que les relations humaines ne sont pas réductibles ou assimilables à des échanges commerciaux, et que la plupart relèvent au contraire de ce qu’il appelle le « communisme ».

Le fond de son propos, c’est de réfuter l’hypothèse de l’économie classique, selon laquelle les relations, et donc les sociétés humaines seraient fondées sur la nécessité ou la tendance naturelle des individus à échanger entre eux — notamment des biens d’usage créés ou acquis par ceux dont c’est la spécialité. En d’autres termes, que le marché est le principe d’organisation premier de toute société humaine.

C’est une aberration, et David Graeber le montre très bien. Le marché est au contraire une création relativement récente dans l’histoire humaine, une invention du capitalisme. La plupart des sociétés à travers l’histoire fonctionnaient sans aucun marché interne. L’échange relevait des relations avec les autres sociétés, les potentiels ennemis, et s’inscrivaient dans un rituel complexe de rivalité, de jeu, de faux affrontement, voire de séduction.

J’ai repensé à cette occasion à la distinction que fait Thomas Munier, un rôliste-auteur-créateur-multitâche qui propose ses œuvres en accès libre et se finance par le mécénat : il parle de remplacer la relation d’échange (ma création contre ton argent) par une relation de partage. Une petite phrase qui n’a peut-être l’air de rien, mais qui m’a beaucoup fait réfléchir. Et lire Graeber a achevé de me convaincre que telle est, effectivement, l’alternative.

Les économistes libéraux voudraient nous faire croire que c’est par l’échange commercial que nous pouvons le mieux satisfaire nos besoins. C’est faux. Pour cela, le plus efficace a toujours été le partage — ou ce que Graeber appelle le « communisme ». Je précise ici que cette notion n’a rien à voir avec l’organisation des États totalitaires dits communistes; si je choisis de conserver la terminologie de Graeber, c’est qu’elle me semble reconnue et utilisée au-delà de son cercle idéologique. Ainsi, dans la partie 2 de cette interview, l’antiféministe libertarienne Karen Straughan dit :

Feminists have described the family as the most base unit of capitalism, but the family is the most communistic structure out there.

Je suis d’accord avec cette proposition et… à priori, Graeber aussi! Straughan et lui définissent donc une relation communiste comme basée sur un partage des ressources d’après les besoins de chacun, sans recherche d’un équilibre (soit d’une égalité, abstraite ou concrète) entre les contributions. Et tous deux citent comme exemple-type d’un tel lien celui entre la mère et son enfant : une mère donne à son enfant et partage ses ressources avec lui sans s’attendre à ce qu’il la « paie » en retour en dons équivalents.

Selon Graeber, ce genre de relation, où chacun contribue à la hauteur de ses capacités en vue d’un but commun, est beaucoup plus banal et répandu qu’on ne se l’imagine, et prévaut même dans l’organisation interne d’entreprises par ailleurs tournées vers l’échange commercial. Au fond, cette relation communiste revient simplement à contribuer ce qu’on peut de bon ou d’utile dès qu’on le peut, plutôt que d’être dans une attitude de négociation où l’on ne consent à exécuter la moindre tâche (ou à se départir du moindre bien) qu’en échange d’une contrepartie que l’on jugera équivalente.

Là où mon analyse diverge de celle de Graeber, c’est lorsqu’il aborde son modèle théorique. Il reconnaît en effet trois types de relations sociales : communiste (celui basé sur le partage), réciproque (celui basé sur l’échange) et hiérarchique. Or, je trouve que ce cadre rend mal compte de la réalité. Les tentatives de l’auteur pour le justifier me paraissent faibles et peu convaincantes, biaisées par un parti pris idéologique (antilibéral et égalitaire).

Pour ma part, je persiste à ne voir dans les rapports sociaux que deux catégories : communiste ou réciproque. Ces rapports-là sont toujours concrets; il y a objectivement partage ou échange. C’est à un autre niveau, abstrait (donc qui relève de la représentation mentale), qu’on peut observer des institutions sociales qui sont soit hiérarchiques, soit égalitaires, soit libérales. Cela signifie, entre autres, que je conteste l’opposition que Graeber établit entre le communisme et la hiérarchie. Pour aller dans le sens de mon précédent article, je suis même d’avis que toute hiérarchie est fondée à l’origine sur un rapport communiste (ce qui ne veut pas dire que tout rapport communiste est voué à fonder une hiérarchie, j’y viendrai).

Graeber se contredit d’ailleurs lui-même lorsqu’il évoque la mère comme symbole de l’amour désintéressé dans sa sous-partie sur le communisme, avant de constater plus loin que nous sommes tous un peu des « seigneurs féodaux » (donc agissant dans un rapport hiérarchique) avec nos propres enfants. Alors, est-ce l’un ou l’autre? Évidemment, c’est les deux. Or, selon sa théorie, c’est impossible. C’est donc que sa théorie est fausse.

Pour moi, le communisme contient toujours le germe d’un rapport hiérarchique : soit ceux qui sont plus capables, soit ceux qui ont de plus grands besoins (ou désirs) y trouvent bien vite le fondement de leur pouvoir, ou la justification pour recevoir davantage qu’ils ne donnent. Toute relation communiste qui s’inscrit dans la durée, qui n’est pas le fruit d’une collaboration libre et ponctuelle, tend à devenir une institution sociale hiérarchique (ainsi, la parentalité, le mariage, ou encore les ordres et les castes).

Et, s’il existe certes des institutions qui favorisent ou au contraire limitent les abus de pouvoir, et qu’on peut à juste titre les critiquer ou chercher à les améliorer, j’en suis venue à croire que le pouvoir et la hiérarchie ne sont pas un mal en soi. Ce qui est mauvais, ce sont les abus, l’arbitraire, les préjugés et les conséquences d’une erreur du pouvoir. Mais rejeter pour ces raisons tout pouvoir, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain…

Car même l’égalitariste le plus convaincu doit reconnaître au moins deux situations dans lesquelles un certain pouvoir (limité, encadré, introspectif, tout ce que vous voudrez) est nécessaire et bénéfique : celui des parents sur leur enfant, et celui du maître sur l’apprenti (ou du savant sur l’élève). Ce sont des relations par définition hiérarchiques, inégalitaires, asymétriques. Sont-elles mauvaises ou injustes pour autant? Sont-elles forcément une forme de domination, d’oppression?

Puisqu’il sépare communisme et hiérarchie, Graeber doit au contraire proposer une autre genèse des rapports hiérarchiques. Une genèse que je trouve bancale et insatisfaisante. Pour lui, la hiérarchie naît d’une combinaison fortuite entre la pure violence des dominants et le respect de la tradition de la part des dominés. Évidemment, ces deux éléments sont présents dans les institutions hiérarchiques; je ne le nie pas. Mais, d’une, ils le sont aussi dans les institutions égalitaires (j’y reviendrai) et, de deux, comment expliquer ce poids de la coutume, au point qu’il suffise à étouffer le sentiment d’injustice chez les dominés?

Dans notre régime libéral, nous avons complètement désacralisé la coutume. Personne ne se sent obligé de se soumettre à une situation infamante ou douloureuse pour la seule raison que nos parents l’ont fait avant nous… Alors, pourquoi ces gens-là, qui subissaient une domination beaucoup plus dure, le faisaient-ils? Et, encore plus étrange, pourquoi du monde qui acceptait en temps normal leur domination, en arrivait-il néanmoins parfois à protester, à se rebeller? (Question ô combien actuelle pour la France…)

L’explication de Graeber ne permet de comprendre ni le premier ni le second phénomène, et encore moins les deux ensemble. La mienne, oui. Je vous la présenterai dans un prochain article…

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2 réflexions sur “Debt, de David Graeber : Notes de lecture 1/2

  1. Martin

    J’ai aussi bcp aimé le Graeber (mais tous ses livres en fait, je te conseille son recueil Bureaucratie).
    Et oui pour la famille comme société communiste.
    Lecture très stimulante !

    1. Je viens de m’y remettre. C’est tellement plein de choses, j’aimerais prendre des notes et pouvoir en discuter en détail avec d’autres personnes… En fait, j’ai toujours cette impression qu’il met le doigt sur plein de faits super intéressants et d’intuitions que je partage, mais, à chaque fois, il finit par établir des liens ou enrober ça d’une explication où, au contraire, il me largue. Disons que ça me semble tiré de son chapeau! Par exemple, son obsession à pointer vers la violence dès qu’il y a dérive ou corruption. Comme s’il existait des sociétés sans violence… Je trouve qu’il esquive cette question. Peut-il y avoir un ordre social sans violence (au moins implicite)?

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