Debt, de David Graeber : Notes de lecture 2/2

Pour Graeber, la formule « Some pray, some fight, still others work » est une pure fiction, inventée à posteriori pour justifier une hiérarchie en soi injuste et injustifiable. Je ne crois pas. J’y vois réellement le principe organisateur de la société, quand bien même la réalité des rapports sociaux n’honorerait que très imparfaitement cette aspiration.

Comme je l’ai mentionné dans mon précédent billet sur les privilèges, il s’agit d’une figuration de la société comme corps. Dire que la société n’est pas en réalité un corps, c’est une platitude; c’est comme dire, à l’instar de Marx (Sur la question juive), que l’individu en réalité n’existe pas. « Individu » n’est en effet pas synonyme de « personne » ou « être humain »; c’est une représentation de l’Homme comme être libre et indépendant, ce que personne n’est jamais complètement (et certains, tels le nouveau-né ou le vieillard grabataire, pas du tout).

Pour autant, comme le rappelle Claude Lefort (La pensée politique devant les droits de l’homme), l’inscription de ces concepts dans la loi n’est pas qu’un leurre, une façon de masquer la domination et la violence concrètes; c’est aussi ce qui fonde, ce qui institue les rapports sociaux — et ces derniers changent du tout au tout selon qu’on se représente à soi-même comme rouage indispensable d’un grand tout ou, à l’inverse, comme individu libre et égal à tous ses semblables. Le rapport à la coutume et à la hiérarchie, notamment, se retrouvent totalement inversés.

Dans une société « organique », donc fondée sur le partage plutôt que sur l’échange des ressources (même si, dans les faits, les deux cohabitent toujours dans une certaine mesure), tous les éléments humains participent au maintien de l’ordre social. Chacun a un rôle spécifique déterminé et valorisé par la coutume, et y déroger induit le risque de faire s’effondrer tout l’édifice social. Et, comme nous l’avons vu, cette règle s’applique aussi aux classes nobles ou autrement privilégiées, qui sont présumées s’acquitter de leurs propres responsabilités et devoirs et se soumettre à leurs propres interdits.

Cela explique l’attachement à la tradition, mais j’ajoute que cela explique aussi les révoltes des classes dominées — et c’est ce qui prouve à mon sens que ces « fictions » ne sont pas des instruments de domination élaborés par les puissants (c’est-à-dire un complot), mais bien des représentations « universelles » à double tranchant. Du reste, je dirais avec La Fontaine que les puissants n’ont pas besoin de mythes pour autoriser leur domination ou, en tout cas, qu’ils font feu de tout bois (qu’aucune représentation n’est donc à l’abri d’une récupération de leur part), car « la raison du plus fort est toujours la meilleure ».

En effet, les révoltes sont rarement révolutionnaires, et visent presque toujours les abus ou les dérives vis-à-vis d’une référence déjà instituée. Certes, il arrive qu’on dénonce le fait que la loi actuelle n’a pas bien protégé ou incarné son propre principe. Mais ce principe-là n’est en général pas remis en cause. C’est lui au contraire que l’on prétend défendre; c’est à lui qu’on en appelle pour légitimer sa colère, c’est lui qui marque le seuil entre le juste et l’injuste, entre l’acceptable et l’inacceptable (parce que ce seuil n’existe pas dans l’absolu — on peut presque toujours se serrer davantage la ceinture, souffrir un peu plus; la question est si cette exigence est conforme ou non aux principes fondateurs de notre société, au « contrat social » qui nous lie les uns aux autres).

Ainsi, durant de longs siècles, les paysans qui se soulevaient n’avaient pas pour ambition de détruire l’ordre féodal en tant que tel, ni de devenir seigneurs à la place du seigneur — au contraire. Je crois qu’ils voulaient par-dessus tout être paysans, jouer leur rôle, faire leur part, ce qui devenait impossible si les autorités les imposaient trop lourdement — en somme, si les autres classes ne remplissaient pas, de leur côté, leurs propres devoirs vis-à-vis d’eux. Ce n’était pas une remise en question de l’ordre, mais l’opposé : un rappel à l’ordre.

Pour autant, les relations « communistes » ne mènent pas toujours à une hiérarchie sociale. Tout dépend des institutions dont on se dote! Les travaux de Pierre Clastres nous informent ainsi qu’il existe des sociétés sans pouvoir, c’est-à-dire organisées de manière à empêcher l’émergence d’un pouvoir séparé, d’une hiérarchie au sein du groupe. Graeber les mentionne aussi, mais passe commodément sous silence la façon dont cet égalitarisme est imposé : via un rituel qui a tout d’une torture, et par lequel la loi s’inscrit littéralement dans les corps (symbolisant par là la non-séparation d’avec le pouvoir).

Comme dans toute société, c’est donc bien la violence qui, en dernière instance, garantit l’ordre social. Et, dans les faits, c’est la soumission totale à la coutume et le renoncement à toute initiative libre de la part des membres de la société. L’égalité concrète n’est donc en rien plus « naturelle » que la hiérarchie; c’est tout autant une construction sociale, et elle se paie cher. Plus cher, à mon avis, que n’est prêt à payer quiconque possède une sensibilité moderne.

L’erreur des premiers libéraux, qui ignoraient l’existence de ces sociétés (ou dont le fonctionnement précis leur échappait), fut d’aplatir en une seule dimension le mode général des rapports humains (partage ou échange) et le système social qui se bâtit sur lui. Et, étant donné qu’eux-mêmes vivaient dans une société de style « communiste-hiérarchique » (l’Ancien Régime), ils crurent que la façon de se prémunir contre la hiérarchie de naissance était de substituer la relation d’échange à la relation traditionnelle de partage (c’est ce qui a permis historiquement l’essor du capitalisme). Autrement dit, ls ont jeté le bébé avec l’eau du bain, et aujourd’hui nous sommes dans la panade…

En effet, dans une société dominée par l’échange, aucune référence aux capacités, aux besoins des uns et des autres et à des buts communs n’est plus possible. C’est désormais un marché anonyme, que personne ne contrôle, qui règle notre accès aux ressources. Cela a pour conséquence de créer d’énormes inégalités matérielles, plus grandes souvent qu’entre « inégaux » d’une petite hiérarchie communautaire. Mais, au moins, il n’y a plus de places fixes ni héréditaires et, pour les libéraux de droite, c’est là l’essentiel — c’est le prix qu’ils sont prêts à payer (ou à laisser les autres payer…) pour conjurer leurs démons.

Face à cela s’est développé un courant de gauche, que j’appellerai progressiste, qui se trompe à mon avis de cible. C’est-à-dire qu’il est incapable de mettre en cause la primauté de la relation réciproque, et s’obstine à s’attaquer aux seules institutions symboliques. Dans sa méfiance envers toute hiérarchie et tout pouvoir, cette mouvance est la digne héritière du libéralisme — son enfant prodigue, en quelque sorte. Là où elle diverge d’avec son pendant de droite, c’est qu’elle ne se satisfait pas d’une égalité formelle, abstraite ou « de droit ». Elle veut l’égalité réelle.

Alors, comment faire? Comment rendre égalitaire un mode de fonctionnement basé sur l’échange entre des individus? Eh bien, il faut tout rendre équivalent, égal. Non seulement décréter que les biens qui s’échangent traditionnellement sont de valeur égale, mais aussi faire rentrer dans la relation d’échange des choses qui en ont longtemps été exclues (les soins à la famille, le sexe), afin de pouvoir affirmer par là leur égalité avec les autres activités.

Ce n’est pas un hasard si la plupart des luttes de la gauche progressiste sont axées sur les « discriminations ». Or, la discrimination, à la base, c’est juste la faculté humaine de faire la différence. Tout ordre social est d’ailleurs fondé sur un certain nombre de discriminations primaires, qui établissent la frontière entre le juste et l’injuste, le légitime et l’illégitime, le vrai et le faux, etc. C’est là où cette gauche progressiste se mord la queue; car sa propre prétention à abolir les discriminations ne peut être réalisée qu’en imposant une « surdiscrimination », plus forte que toutes les autres : celle qui favorise ceux qui vont dans son sens et punit tous les autres.

L’aveuglement des libéraux de droite est donc de voir dans le partage une relation qui s’oppose forcément à la liberté individuelle. L’aveuglement des libéraux de gauche est de ne pas voir la différence fondamentale entre une hiérarchie sociale héréditaire et immobile (comme dans l’Ancien Régime) et la discrimination nécessaire entre des rôles et des valeurs.

Je pense pour ma part qu’il faut sortir de la logique d’échange et d’équivalence (ou, en réalité, la limiter afin qu’elle ne porte pas atteinte à la civilisation humaine), tout en sauvegardant par ailleurs des institutions « libérales », qui permettent la concurrence entre les personnes, les discours et les valeurs. C’est la vision que j’entends développer sur ce blog…

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