La hiérarchie des souffrances

J’ai entamé la lecture de The Means of Reproduction: Sex, Power and the Future of the World, de Michelle Goldberg. Y lire les épreuves de filles et de femmes qui vivent dans des pays où l’avortement est illégal m’a rappelé l’absurdité des discours et préoccupations néoféministes, qui voudraient faire de toutes les femmes des victimes, y compris des femmes comme moi — riches, éduquées, privilégiées, parfaitement heureuses et jouissant de toutes les libertés dont on peut rêver.

Je l’ai mentionné sur les réseaux sociaux, et une amie n’a pas manqué de me ressortir le couplet féministe consacré, à savoir, en essence : hiérarchiser les victimes en « vraies » et « fausses » est une tactique antiféministe pour maintenir le statu quo.

Hier après-midi, j’ai rencontré deux autres connaissances, et la conversation nous a amenées à un moment à convenir qu’on ne pouvait pas hiérarchiser les souffrances, que les souffrances des uns et des autres n’étaient pas commensurables entre elles, bien que les causes puissent nous paraître à première vue inégales (par ex, souffrir de son apparence alors que certaines personnes vivent dans des pays en guerre, ou souffrent de maladies incurables). Je n’avais rien à objecter; il me semble que c’est quelque chose que j’ai moi-même souvent défendu.

Néanmoins, cela m’a renvoyée à l’accusation féministe de mon amie. N’était-ce pas là son propos? Me contredisais-je moi-même? Ou est-ce qu’on parlait simplement de deux choses complètement différentes?

J’aime que les choses soient claires dans ma tête, alors, j’y ai réfléchi. Et je suis arrivée à la conclusion qu’il s’agissait bien de deux problématiques différentes, et que les féministes se plantent une fois de plus en confondant tout.

En effet, dans le premier cas, bien que mon amie ait choisi de (mal) l’interpréter ainsi, je n’ai jamais parlé de « souffrances ». J’ai parlé de victimes et de violence. On pourrait aussi parler d’oppression. Alors que la souffrance est un sentiment subjectif, la violence, l’oppression et le fait d’être victime ne le sont pas — et ne doivent surtout pas le devenir, sous peine de perdre tout sens. Et, même si la violence et l’oppression peuvent causer de la souffrance (cela semble logique, et c’est souvent à ce titre qu’on les combat), il n’y a pas d’association nécessaire entre les deux.

Le cas issu de The Means of Reproduction que je citais était celui d’une petite flle de 9 ans qui avait été violée, était tombée enceinte à la suite de son agression, et se voyait refuser l’avortement. Ou plutôt, ses parents se le voyaient refuser, car elle-même ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle se croyait malade.

Cette petite fille a été victime de violence et d’abus. Pour moi, c’est un fait objectif. Peu importe qu’elle en souffre ou non, qu’elle réussisse à surmonter son traumatisme avec facilité ou difficulté.

Au contraire, une bourgeoise dépressive, suicidaire et souffrant le martyre existentiel aura beau être irritée par des publicités qu’elle jugerait « sexistes », je pense qu’il serait complètement délirant d’en déduire qu’elle est la victime d’une oppression par publicités interposées. Admettre une telle chose, c’est ouvrir la porte à toutes les dérives, à tous les délires de persécution et les affabulations, qui, du reste, ne tarderont pas à s’annuler et se contredire les uns les autres.

Du reste, la loi est fondée précisément sur la hiérarchisation des fautes. Voler une carotte n’est pas l’équivalent d’assassiner un Homme, quand bien même le vol de votre précieuse carotte vous causerait des souffrances sans nom, quand bien même vous vous réjouiriez au contraire du meurtre de votre beau-frère. Un crime n’est pas affaire de ressenti. Nier cette vérité élémentaire, c’est nier le droit, c’est nier la civilisation même.

Du reste, les exemples abondent pour démontrer l’irrationnalité de la souffrance. Beaucoup de personnes très pauvres, exploitées, vivant dans des conditions très dures, ne sont pas malheureuses. On connaît à l’inverse le cliché de ces célébrités richissimes, belles et en bonne santé, adulées, entourées de proches aimants, ayant accompli leurs rêves, et qui finissent malgré tout par s’oter la vie… Faut-il en déduire que ces dernières sont plus opprimées que les premières? Ou, bottant en touche, qu’on ne peut pas trancher, que le sens politique de leurs deux situations est fondamentalement le même?

Bien sûr qu’il y a de vraies et de fausses victimes! Sinon, le droit ne pourrait plus s’appliquer; il suffirait de déposer une plainte pour remporter automatiquement l’affaire?

Par ailleurs, les néoféministes sont en réalité des spécialistes de la hiérarchisation des souffrances. Elles manient ce concept avec une hypocrisie totale, le réfutant ou s’en revendiquant selon que cela sert ou pas leur théorie fumeuse. Ainsi, s’il s’agit de la souffrance des femmes, il est interdit de discuter de leur légitimité; tout vaut pour elles, car tout contribue à faire enfler le fardeau supposé des femmes.

En revanche, si par malheur il s’agit de la souffrance d’un « privilégié »… ! Si vous êtes un homme, votre souffrance est non seulement moins importante, mais sans doute votre faute. Idem si vous êtes Blanc-he, etc. Ouin ouin, #maletears #whitetears. On s’essuie le cul avec votre souffrance! (Et après, on se demande pourquoi les hommes ont du mal à exprimer leurs émotions…)

En conclusion, ce sont deux questions complètement séparées, celle de la violence et celle de la souffrance, qui méritent chacune un traitement distinct. La violence doit être considérée sous un angle objectif, rationnel, indépendamment de ce que les personnes impliquées peuvent éprouver. Si les néoféministes comprenaient cela, elles cesseraient aussi de se sentir menacées par les témoignages des victimes de viol qui affirment s’en être sorties sans séquelles (ou qui affirment lire, écrire et aimer des récits de viol érotisés en romance…).

La réalité d’un crime ne repose pas sur le degré de résilience de la victime. Et on devrait toujours souhaiter à toutes les victimes de s’en sortir le mieux possible, quelle que soit l’horreur à laquelle elles ont été soumises. En refusant cela, en insistant au contraire sur un lien direct et absolu entre gravité des faits et conséquences pour les victimes, les néoféministes commettent le crime paradoxal d’exacerber les souffrances et les difficultés des femmes, de les y maintenir, puisque toute cette souffrance constitue, dans leur hypothèse défectueuse, leur principal capital politique.

Et, en corollaire, on peut rappeler que tout ce qui vous irrite, vous déplaît ou vous insécurise n’est pas une violence contre vous.

À l’opposé, la souffrance vécue ne devrait jamais faire l’objet d’un jugement objectif, rationnel. Toute personne qui souffre devrait être prise au sérieux et aidée, qu’elle soit femme ou homme, Blanche ou non-Blanche, privilégiée ou non, et qu’elle ait subi une violence qui « justifie » cette souffrance ou non.

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6 réflexions sur “La hiérarchie des souffrances

  1. Bonjour, d’abord je souhaite vous dire que j’apprécie beaucoup votre blog.

    En ce qui concerne cet article, je suis assez d’accord avec votre critique du dogme de la non-hiérarchisation des oppressions, mais peut-on vraiment déconnecter un concept objectif de violence d’un concept subjectif de souffrance? Quand on qualifie certains actes violences psychologiques n’est-ce pas sur la base de leurs effets subjectifs ?

    1. Merci! 🙂
      Oui, je crois que je l’ai reconnu dans une phrase. Il y a évidemment association, dans la majorité des cas. Sinon, sur quelle base effectivement parler de « violence », et pourquoi la condamner? Je ne dis évidemment pas que le ressenti n’a aucune valeur; je suis également convaincue que notre raison ne peut fonctionner à vide. Tout ce que nous pensons a toujours comme base nos perceptions sensorielles.
      Si j’ai eu l’air d’insister dans le sens inverse, c’est juste pour rendre mon argument plus clair. En fait, je veux simplement apporter une subtilité, une nuance. Oui, il y a un lien entre la violence et la souffrance; mais ce lien est infiniment complexe. La souffrance ressentie n’est pas toujours proportionnelle à la violence subie. Pourquoi certaines personnes souffrent plus que d’autres dans des circonstances similaires? Il y a énormément de facteurs qui entrent en jeu, à commencer par la somme de nos expériences passées et la façon dont nous les avons traitées mentalement; éléments qui n’ont en soi rien à voir avec une agression X qui nous arriverait à un moment donné.
      De plus, nous savons aujourd’hui que nos hormones ou notre flore intestinale ont des répercussions directes sur notre psychisme. C’est encore un autre facteur, qui n’a pas grand-chose à voir avec une quelconque « violence » humaine, qu’elle appartienne au passé ou au présent…
      Enfin, j’écrirai peut-être plus longuement à ce sujet dans un autre billet, mais il me semble qu’on ne peut pas non plus définir un délit ou un crime du seul point de vue de la victime. Il faut une intention ou une négligence coupable de l’autre côté. Une grande partie, si ce n’est la majorité des souffrances humaines arrive de façon involontaire et non intentionnelle, et ne doit pas être mise sur le même plan qu’un désir ou une indifférence à nuire à autrui. Or, là aussi, le néoféminisme semble avoir du mal à distinguer entre les deux…
      Dans tous les cas, je crois que la définition de ce qu’est une violence est un enjeu politique, qui ne sera dès lors jamais recouvert. Ce n’est pas mon ambition de fermer la question, surtout pas une fois pour toutes… mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas chercher à y répondre, ne serait-ce que pour une raison purement pragmatique : dans quel sens veut-on faire évoluer la législation?

  2. Merci, c’est intéressant !

  3. j’aime pas le terme neofeministe , il me rappel trop la distinction entre fausse féministe et vrai féministe , et il nie la complexité psychologique des positions irrationnels que peuvent tenir les féministes ( dont nous sommes tous sujets a ) ,et dans les faits cette distinction est peu pertinente pour décrir les militants

    1. Ce n’est pas ma compréhension du préfixe « néo- »!

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