*ka-ching!* Les intérêts derrière nos causes

Vous avez peut-être eu vent de la triste affaire Yann Moix en ce début d’année… Pour avoir affirmé qu’il préférait les corps de femmes de 25 ans à ceux de femmes de 50 ans, il a été désigné comme l’ennemi des femmes. Je ne reviendrai pas sur le fond du débat, mais plutôt sur la façon dont il est arrivé à mon attention.

C’était sur Twitter, d’abord via un retweet de Mona Chollet, qui fournissait à l’appui des photos des propos incriminants — et dont je lisais au même moment le dernier livre, Sorcières, La puissance invaincue des femmes. Dès le lendemain, j’appris qu’une réponse de Sophie Fontanel avait été publiée.

Sophie Fontanel, j’ignorais jusqu’à son nom avant de le lire entre les pages de Sorcières, justement. J’ai compris qu’il s’agissait, outre son activité de journaliste, d’une personnalité publique ayant pris la décision « subversive » de ne plus se teindre les cheveux. D’assumer son âge et les marqueurs de la vieillesse. Il y a en effet toute une partie de Sorcières consacrée spécifiquement à l’âgisme à l’encontre des femmes.

Dans un tel contexte, les déclarations de Yann Moix étaient un cadeau du ciel… L’illustration parfaite, sinon la preuve de cet âgisme des hommes envers les femmes. Impossible, quand on a écrit ce que Mona Chollet écrit dans Sorcières, impossible, quand on tente d’incarner ce que Sophie Fontanel incarne, de ne pas réagir. Il en va, après tout, du combat qu’elles se sont elles-mêmes assignées, de leur image, mais aussi… de leur fond de commerce.

Et si cela, je ne le comprends que trop, c’est parce que j’essaie moi aussi de vivre sur le Web, de mes engagements, de mes chevaux de bataille. C’est sans doute la base du marketing : définir son créneau et l’occuper aussi souvent que possible, s’y imposer comme « expert ».

En tant qu’auteure de fiction, ma cause est la romance, et même la romance féministe. Dès que je lis un propos qui dénigre la romance, ce ne sont pas juste mes sentiments personnels qui sont froissés; c’est une occasion de démontrer que mon combat n’est pas contre des moulins à vent, une occasion aussi de me faire valoir, de me faire remarquer, de transformer des observateurs neutres ou indifférents en adhérents, en adeptes du produit que je vends. Faire partie d’un buzz serait, à cet égard, une tribune de rêve, la meilleure forme de publicité.

J’ai refait ce constat ce matin, au lendemain de la sélection de Bilal Hassani pour représenter la France à l’Eurovision. Si je ne doute pas qu’il ait été la cible de moqueries et d’insultes homophobes et que je le déplore, je constate aussi que toute critique blessante à son endroit est interprétée un peu vite (et de façon discutable) via le prisme de l’homophobie.

Mais comment s’en étonner? Lesdites interprétations proviennent d’organisations dont la raison d’être est de lutter contre l’homophobie (entre autres). Leur légitimité — que dis-je! leur existence entière dépend de celle de l’adversaire, aussi faut-il, paradoxalement, construire et amplifier ce dernier pour pouvoir construire en miroir sa propre justification.

Je ne dis pas que ces combats ne sont pas légitimes, dans l’absolu. Moi-même, je suis complètement sincère lorsque je défends la romance, la littérature de genre et leur potentiel progressiste. Mais il est important de savoir prendre du recul et de se demander régulièrement si c’est toujours nous qui menons notre combat, ou bien si c’est notre combat qui nous mène.

Le phénomène que je décris participe de ce qu’on appelle l’économie de l’attention. Si les réseaux sociaux en sont la nouvelle infrastructure, tout ce qui relève de l’information en fait également partie, y compris la presse traditionnelle, les sites de nouvelles, les forums, les blogs. C’est l’abondance des contenus qui pousse leurs créateurs à adopter des causes, des messages, et à gonfler leur importance; car, évidemment, plus une cause est importante et grave, et plus elle mérite que vous y consacriez votre temps et votre énergie, ou que vous invitiez vos propres abonnés à y consacrer le leur (ce que vous faites lorsque vous retweetez, partagez, relayez, etc.).

D’un point de vue purement personnel, je pense que cette tendance est néfaste, car l’humain devrait toujours rester ouvert, se sentir libre de changer d’avis, d’évoluer. Or, lier son être à une cause entrave ce processus d’honnêteté vis-à-vis de soi-même; et plus on a fait mousser sa cause, plus il est délicat ensuite de reconnaître qu’on s’est trompé, ou simplement de changer de cap, de se reconvertir.

Par exemple, si notre gagne-pain est intimement lié à nos prises de position politiques, peut-on encore prétendre que celles-ci sont intègres, et non souillées par la nécessité de survivre, voire par l’appât du gain? On se méfie beaucoup des politiques qui retournent leur veste; et, si cela ne les a pas rendus plus prudents, s’ils vénèrent leur nouvelle idole comme ils vénéraient l’ancienne, bien sûr on a raison.

Mais il faudrait aussi se méfier de ces personnages qui répètent inlassablement le même discours bien rôdé, comme s’ils étaient imperméables aux faits du monde ainsi qu’à tout nouvel argument susceptible de faire bouger leur position. Toute contradiction devient pour eux la preuve que leurs ennemis sont puissants, et qu’il faut les attaquer avec des efforts redoublés (argument récurrent chez les féministes, notamment).

À la rigueur, les gens font ce qu’ils veulent, et je les laisse volontiers à leur aveuglement; malheureusement, ces comportements ont aussi un impact social. Il y a une dizaine d’années, la gauche était encore capable d’accuser la droite de faire campagne sur le thème de l’insécurité; de dénoncer qu’en construisant artificiellement cette problématique comme le problème et la préoccupation des Français, elle contribuait à créer un climat de peur, d’hostilité, et à justifier une répression disproportionnée.

Or, aujourd’hui, c’est la gauche qui en est rendue à tenir ce rôle! Ayant monté en épingle le sujet des discriminations — racisme, sexisme, homophobie, transphobie, etc. —, elle ne fait qu’augmenter la peur et la paranoïa de ceux qu’elle prétend défendre, et radicaliser les gens en « camps » ennemis. Et le résultat est bel et bien, encore une fois, une augmentation de la répression (par le biais des tribunaux), celle-ci nous paraissant de plus en plus acceptable à mesure que l’autre (le raciste, le macho, l’homophobe, le « facho ») est déshumanisé.

Je me rappelle avoir lu un article (dont je ne retrouve plus le lien à l’instant) où un ex-militant d’extrême droite révélait les tactiques de propagande qu’ils utilisaient sur le Web. En gros, récupérer tout incident mettant en cause un immigrant de façon négative, puis le faire tourner au maximum en tentant de susciter l’indignation contre le coupable. Un jeu d’enfants. Et tellement efficace… que des féministes et des militants pro-LGBT font exactement la même chose!

Vous avez chopé un screen d’un type qui, quelque part, dit du mal d’une femme? Vite, on partage, on fait tourner, regardez-moi ce porc, la preuve que les hommes sont des porcs — hop! ni vu ni connu, on a glissé du singulier au pluriel, suspicion générale contre les porteurs de couilles; c’est ce qu’on appelle du boulot bien fait…

(Il arrive aussi que les faits rapportés soient carrément faux et que même les grands média nationaux n’y voient que du feu… Je ne sais pas si vous avez vu passer cette récente histoire aux États-Unis, où non seulement un jeune de 16 ans a été accusé de quelque chose qu’il n’a pas fait, mais les gauchistes ont commencé par se tromper de personne et harceler un adolescent qui n’avait aucun rapport avec l’incident! Non, le cyberharcèlement n’est pas l’apanage des réacs et des antiféministes… hélas.)

La première chose que j’aimerais conclure, c’est que la fin ne justifie pas les moyens. Ce n’est pas parce que le féminisme est une cause juste et authentique (je le crois) qu’il faut s’abaisser à faire le buzz, à créer la polémique, à jeter de l’huile sur le feu, à surreprésenter certains faits tout en occultant ceux qui nous dérangent.

Pourquoi? Pas parce que « c’est mal » et que nous sommes des purs, non, mais parce que les conséquences négatives sont réelles, y compris dans la vie des femmes et des personnes LGBT, et pas seulement dues à un hypothétique backlash… Il y a un prix moral, psychologique à payer à lire à longueur de journée des mauvaises nouvelles, des menaces, des insultes qui, même si elles sont adressées à d’autres, sont présentées comme nous visant aussi, en tant que femmes ou autre; c’est notre confiance en soi et en la société qui s’érode, notre anxiété qui monte, notre dépression qui déborde…

(Moi aussi, je peux être emphatique! C’est littéralement mon métier que de provoquer des émotions à partir d’histoires que j’invente. Soyez doublement vigilants face aux écriveurs professionnels.)

Et tout ça pour quoi? Pour vous donner bonne conscience, pour vous parer d’une fausse force… Car tout cela n’accomplit rien, car ces discours ne convainquent que les convaincus, et que la honte ne change pas de camp; elle est juste remplacée par la peur, le mépris et parfois la haine, des deux côtés.

La deuxième chose, c’est que votre cause n’est qu’une cause (et que vous pouvez vous tromper), alors qu’il y a de vraies personnes en face. Dans mon cas, c’est assez facile à se rappeler (mais il n’empêche qu’il me faut faire cet effort), car il semble assez évident que toute la discrimination du monde contre la romance ne cause pas mort d’homme…

Dans d’autres cas, il est plus difficile de faire la part des choses, car les causes se présentent à nous comme des luttes contre des crimes — parfois haineux, parfois participant seulement de statistiques. Cependant, les causes en tant que causes restent des échafaudages intellectuels; tout comme ce que je fais à présent, sur ce blog même : je soumets à votre attention ce discours, cette hypothèse, qui sort tout droit de mon cerveau et ne constitue en aucun cas un fait en soi.

La « cause » comme combat, c’est l’interprétation subjective d’un fait objectif dans un contexte qui lui donne un sens plus large. Un même fait peut faire l’objet d’interprétations concurrentes, et donc être revendiqué de différentes manières par des causes diverses. En cela, donc, votre cause n’est qu’une cause, et que vous y croyiez dur comme fer ou que vous ayez un intérêt financier ou réputationnel à la mettre en avant, rappelez-vous que « nos vies valent plus que vos profits »… et, sur la place que les idées devraient avoir dans nos vies et s’il vaut la peine qu’elles nous la gâchent :

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4 réflexions sur “*ka-ching!* Les intérêts derrière nos causes

  1. « Ayant monté en épingle le sujet des discriminations — racisme, sexisme, homophobie, transphobie, etc. —, elle ne fait qu’augmenter la peur et la paranoïa de ceux qu’elle prétend défendre, et radicaliser les gens en « camps » ennemis. »
    Oui, mais comme vous le savez, « tu nuis à ta cause » fait partie des phrases interdites comme « not all… ».
    Le problème c’est que parfois c’est vrai qu’ils nuisent à leur cause !

    « Et tout ça pour quoi? Pour vous donner bonne conscience, pour vous parer d’une fausse force… »
    Je ne suis pas sûr que la force soit si fausse que ça, j’ai tendance à penser que derrière l’apparence sacrificielle, il y a parfois de la volonté de puissance. Après tout la rhétorique de l’empowerment n’existe pas par hasard.

    1. Effectivement. 🙂
      Le second passage est lié à une autre de mes intuitions; je ne sais pas ce qu’elle vaut : j’ai en effet cru constater que certaines féministes sont d’autant plus remontées contre une norme, une pratique, etc. qu’elles peinent, dans la vraie vie, à ne pas s’y soumettre. Et, dans un sens, c’est logique, et je le vois aussi chez moi à une certaine échelle : plus l’idée d’aller contre une injonction ou un stéréotype nous angoisse, plus est grande la puissance maléfique qu’on attribue à l’injonction ou au stéréotype en question.
      Je comprends donc qu’un moyen de déjouer cette puissance maléfique, c’est d’aller en manif avec une pancarte qui la dénonce, ou d’écrire un billet de blog bien senti qui la met au tapis. Si ça peut nous aider, tant mieux… Sauf qu’il s’agit bien alors d’un acte thérapeutique ou cathartique, et qu’il ne faut pas confondre ça avec un argument raisonné, ou une représentation de la réalité générale. En cela, je l’inclus dans les arguments ou les polémiques qu’on fait par intérêt personnel (par opposition à l’intérêt public).
      Au fond, ça me fait un peu penser aux chrétiens qui voient dans toute tentation mauvaise une ruse de Satan. Peut-être que cela les aide à vivre avec leur faiblesse, d’imaginer qu’ils sont quotidiennement en lutte contre l’Adversaire de Dieu lui-même, mais, pour le reste du monde, ce n’est pas une description adéquate de l’importance de la menace.
      Et si j’appelle ça « fausse force », c’est parce que la vraie force pour moi consisterait à désobéir à ces injonctions, plutôt que de s’en plaindre… On me dira que l’un n’empêche pas l’autre; or, il m’est récemment apparu que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’un empêche souvent l’autre. Les femmes qui ont décidé de ne pas subir les injonctions ont peu de motif de s’en plaindre; au contraire, celles qui s’en plaignent en retirent à la fois le sentiment d’avoir fait leur part (éveillé les consciences) et la justification de leur propre immobilisme (puisqu’elles ont construit un ennemi extérieur sur lequel elles ont peu ou pas de pouvoir).
      Et je me rends compte que cela nous mène à un sujet que j’avais justement l’intention d’aborder bientôt…

  2. Tu es parfois (souvent ?) d’une lucidité confondante.

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