Quand la dénonciation du harcèlement de rue se met au service du racisme

(Si vous avez lu la version précédente de ce sujet, je ne la renie pas, mais je ne la trouve pas très claire à posteriori, et elle ne respectait pas la ligne éditoriale que je m’étais imposée en reprenant ce blog : rester brève, et ne pas lier vers des contenus que je critique.)

Mon premier billet sur ce blog portait sur #safedanslarue. C’était plus une provocation qu’un argument; une façon pour moi de mettre le féminisme en face de ses contradictions — le féminisme de gauche, en tout cas, celui qui se prétend intersectionnel, antiraciste et queer-friendly. J’y avais notamment établi une analogie entre la peur des hommes (qu’on nous vend comme légitime) et la peur des hommes d’origine africaine (que la plupart des gauchistes reconnaissent comme raciste et, donc, illégitime).

Dans les commentaires, on m’a écrit :

Et on voit mal sur quoi s’appuyerait une peur plus grande envers les hommes noirs qu’envers ceux d’autres couleurs. Ici les femmes sont victimes de clichés racistes qui, à mon avis et sauf erreur, n’ont pas de fondement.

Pas de fondement, sauf le témoignage des femmes elles-mêmes. En somme, comme à peu près tous les concepts néoféministes qui fleurissent ces derniers temps, de la charge mentale au harcèlement de rue, où la parole de la victime autoproclamée vaut vérité. Cette élévation du ressenti subjectif au rang de fait incontestable est problématique. Les néoféministes l’ont nié, se sont obstinés, et aujourd’hui, selon moi, c’est une bombe qui leur pète à la figure.

Solveig Minéo, qui se définit comme « féministe de droite », a réalisé récemment une vidéo sur le harcèlement de rue. Elle y révèle que 99 % (à la louche, selon son ressenti subjectif) des hommes qui l’ont harcelée dans la rue étaient des Noirs ou des Arabes, et qu’il en est de même pour toutes les femmes avec lesquelles elle a abordé le sujet. Elle en tire des conclusions ouvertement racistes, et qui relèvent même à mon sens d’un suprémacisme blanc… mais qui ne sont finalement que le calque exact des raisonnements brandis par les néoféministes depuis quelques années. Exagération, indignation, généralisation, stigmatisation d’une identité fautive.

Finalement, toute la discussion féministe du harcèlement de rue ne pouvait mener qu’à ça; il va être très difficile à présent de faire marche arrière.

Depuis le début, j’ai beaucoup de réserves vis-à-vis de la notion de harcèlement de rue. J’en ai pourtant déjà été victime, deux fois — dans toute ma vie! Et, contrairement à ce que les féministes aiment m’opposer, ce n’est pas parce que je vis au Québec. J’ai grandi en France et j’ai vécu, étudié, travaillé à Paris et en région parisienne pendant 3 ans et demi entre 2004 et 2009. Alors, oui, je sais ce que c’est qu’être une jeune femme à Paris.

Oui, les insultes misogynes (ou racistes), ça arrive. Mais c’est loin d’être omniprésent ou inévitable, puisque cela ne m’est presque jamais arrivé. Pareil pour les mythiques mains aux fesses — je suis sûre que ça arrive, mais, en 3 ans et demi à sillonner l’Île-de-France en transports en commun, ça ne m’est jamais arrivé. Pas une seule fois. Statistiquement, même si je fais partie des plus chanceuses, j’en ai plus que marre de lire les chiffres falsifiés des féministes, comme quoi ce serait le lot de toutes les femmes.

Je réfute également l’idée que le harcèlement serait une façon pour les hommes d’assurer leur domination de l’espace public et leur contrôle sur les femmes. Précisément parce que le harcèlement est complètement anecdotique (du moins pour l’immense majorité des Françaises — je reconnais que cela doit dépendre d’où l’on vit), qu’il ne révèle que la bêtise de la minorité qui s’y livre; que je ne me suis moi-même jamais empêchée d’occuper l’espace public exactement comme je le souhaitais, y compris à Paris, et que je n’en ai jamais récolté la moindre conséquence négative… Cette domination et ce contrôle n’existent pas. Pas de façon systémique, du moins.

Quant aux hommes qui nous abordent, qui nous complimentent, qui nous sifflent… je ne considère pas ça comme du harcèlement (ni même comme une forme atténuée, bénigne, qui se situerait sur un continuum avec les insultes et menaces). Non seulement je n’y vois pas d’intention de nuire, mais je ne vois pas non plus de quelle façon réelle cela nous nuit, en tant que femmes, au-delà d’être parfois vaguement lassant. Mais ne me lancez pas sur tous les aspects de notre monde moderne qui sont vaguement lassants et, souvent, bien plus que ça… On peut aussi éradiquer toute l’humanité, là vous aurez la paix, garanti.

Je suis sûre qu’à peu près tout ce qui existe paraît déplaisant à au moins une personne. Cela n’en fait pas du harcèlement. Pourtant, c’est bien la définition qui semble en voie de s’imposer : de plus en plus, y compris dans des règlements officiels (comme ceux qui ont été adoptés sur les campus américains après la loi « Title IX »), toute attention non sollicitée et jugée indésirable par la victime peut être qualifiée de harcèlement sexuel et punie comme telle. Or, cette acception, qui s’appuie entièrement sur le ressenti subjectif d’une personne, est évidemment perméable à tous les préjugés de cette dernière…

Pour une femme raciste, il n’y a aucun doute que toute attention de la part d’un homme non-blanc sera fatalement « indésirable », voire menaçante. Pas étonnant que les hommes qui la « harcèlent » soient, comme par hasard, tous des Arabes et des Noirs!

En septembre dernier, j’ai passé plusieurs jours à Paris dans un quartier presque uniquement peuplé de non-Blancs (le coin au nord de La Chapelle). Je sortais, marchais, mangeais seule, et je n’ai pas eu à subir un seul désagrément de tous ces hommes (c’étaient presque exclusivement des hommes qui traînaient dans la rue…). Pour autant, je ne nie pas — car j’en ai moi-même fait l’expérience — qu’il y a, surtout dans certains quartiers, une plus grande proportion de Maghrébins et de Noirs qui 1) zonent dans la rue sans autre activité que de commenter ce qu’ils voient (pas une question de « culture », en tout cas pas de culture d’origine, mais de milieu social — j’ai connu des Maghrébins et Noirs de classe moyenne et ils ne font pas cela!), 2) font preuve, lorsqu’ils sont en groupe, de cette mentalité humaine très bête où on essaie de faire le malin ou le caïd devant les copains…

Réduire ces phénomènes à du sexisme, à une question féministe, est assez scandaleux. Je trouve cela, au contraire, très antiféministe; un retour à l’ère de la femme fragile, dont la sensibilité et la sexualité doivent être protégés — par des hommes, contre d’autres hommes… Je me suis sentie très mal à l’aise l’autre en lisant cet article de Peggy Sastre : #Balance ton porc : la ballade des pendus. « Entre 1882 et 1891, détaille Ida B. Wells, 269 hommes [noirs] furent tués pour des accusations de viol – la première cause sur la liste des lynchages perpétrés ces années-là. » Souvent, ces accusations de viols et d’agressions sexuelles sont pourtant exagérées ou fausses…

Plus loin, elle écrit aussi ce que je savais déjà : « À l’époque, les Noirs devaient descendre du trottoir lorsqu’ils croisaient une femme blanche et baisser le regard. » J’y avais d’ailleurs songé en découvrant les recommandations de #safedanslarue (l’une suggérait aux hommes de ne pas rester sur le même trottoir qu’une femme seule)… Le seul aspect sur lequel on peut, à mon avis, légitimement lier certains Maghrébins et Noirs à un sexisme spécifique, c’est la religion; mais cela n’a rien à voir avec le harcèlement de rue, et c’est très mal comprendre le sexisme religieux (et le harcèlement de rue, surtout sa version élargie au maximum par les féministes, qui relève plutôt de la libéralisation des mœurs sexuelles) que de les amalgamer.

Bref, le harcèlement de rue existe, mais la façon dont on l’a défini et imposé dans le débat public laisse énormément à désirer. D’une, je trouve (c’est mon ressenti subjectif, basé sur mon expérience perso, mais aussi sur des vidéos censées dénoncer le « catcalling » que vous pouvez trouver sur YouTube) qu’on a beaucoup exagéré son importance et sa gravité. De deux, en exigeant que la solution vienne des hommes (que ce soient les hommes qui partagent l’espace public avec nous ou les représentants du système légal et étatique), on s’est mises dans un drôle de pétrin, en position parfaite pour être instrumentalisées.

D’ailleurs, si vous lisez les commentaires à la vidéo de Solveig Minéo, vous verrez que c’est plein d’hommes qui, jusque-là, détestaient le féminisme, mais sont évidemment plus que prêts à le soutenir s’il s’agit de virer les Arabes et les Noirs hors de France! La parole se libère… Tout comme plein de femmes avec #MeToo se sont soudain rendu comptes qu’elles avaient subi des violences de la part des hommes, tout à coup, tout le monde a une anecdote ou dix qui prouvent que #BlacksAndArabsAreTrash… (Ce qui est statistiquement validé, bien sûr, tout comme la réalité des violences masculines à l’encontre des femmes.)

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