Le renouveau du fantasme du viol chez les femmes

Quand j’ai commencé à lire de la romance, à la fin des années 2000, les héros ne forçaient plus (ie ne violaient plus) les héroïnes; le préservatif était devenu la norme, au point qu’on le retrouvait même sous des formes archaïques dans les historiques. En contemporain, aucune héroïne n’était ou n’aspirait à être femme au foyer. Toutes les histoires ne se terminaient pas par un mariage ou une grossesse.

On disait que la romance avait évolué en même temps que la société, et il était facile de défendre la romance avec des arguments féministes classiques. Le trope du viol de l’héroïne par le héros était perçu comme un marqueur de la production old skool, un vestige d’une époque puritaine où une femme bien ne pouvait assumer d’aimer le plaisir, et devait donc y être forcée pour y accéder sans culpabilité.

C’était la théorie (appelée « sexual blame avoidance » ou « de l’évitement de la responsabilité sexuelle ») qui prévalait à l’époque pour expliquer le fantasme du viol chez les femmes, notamment tel qu’il s’exprimait en romance — un genre écrit par les femmes, pour les femmes, qui a toujours échappé au contrôle et au regard masculin. En d’autres termes, ce serait un fantasme qui agirait comme symptôme de l’oppression des femmes.

Une commentatrice l’exprime clairement en 2011 sur le site Dear Author, dédié à la romance :

A surfeit of books in which rape was substituted for consensual sex appeared in the 70s and 80s. You can spot these books a mile off, because the rapes do not function in the story as rape. You can change them out for a consensual sex scene and you have the same book. This is what makes these books so uncomfortable to read. The idea that we aren’t allowed to enjoy consensual sex, that force is a necessary component of sex for good girls.

Maybe someone will pick up the book and say it’s okay to go and rape someone, since it looks cool in this book.

When readers no longer needed rape to give the heroine permission to enjoy sex, the rape her till she loves you plot lines largely disappeared.

(Traduction : Un excès de livres dans lesquels le viol se substituait au sexe consensuel est apparu dans les années 70 et 80. Tu peux repérer ces bouquins à une lieue, parce que les viols ne fonctionnent pas dans l’histoire comme des viols. Tu peux les remplacer par une scène de sexe consensuel et t’as le même livre. C’est ce qui rend la lecture de ces livres si pénible. L’idée qu’on n’a pas le droit d’aimer le sexe consensuel, que la force est un ingrédient nécessaire du sexe pour les bonnes filles.
Peut-être que quelqu’un va lire ce livre et se dire que c’est correct d’aller violer quelqu’un, puisque ça a l’air si cool dans ce livre.
Quand les lectrices n’ont plus eu besoin du viol pour donner la permission à l’héroïne d’aimer le sexe, les intrigues du type « viole-la jusqu’à ce qu’elle t’aime » ont largement disparu.)

Virginie Despentes défend la même idée dans King Kong Théorie :

Ces fantasmes de viol, d’être prise de force, dans des conditions plus ou moins brutales, que je décline tout au long de ma vie masturbatoire, ne me viennent pas « out of the blue ». C’est un dispositif culturel prégnant et précis, qui prédestine la sexualité des femmes à jouir de leur propre impuissance, c’est-à-dire de la supériorité de l’autre, autant qu’à jouir contre leur gré, plutôt que comme des salopes qui aiment le sexe.

D’après cette théorie, c’est donc la culture (sexiste et patriarcale) qui serait à la racine de ce fantasme. C’est une explication très populaire chez les féministes, et assez séduisante au premier abord. Moi-même, j’y ai cru pendant des années. Mais quand la réalité révèle les failles d’une théorie, l’honnêteté intellectuelle exige qu’on remette cette théorie en question…

Quelle réalité? Tout d’abord, la « révolution sexuelle » a eu lieu au tournant des années 60 et 70. Si la théorie de l’évitement de la responsabilité sexuelle a du sens pour les livres écrits et publiés avant ces décennies, comment la réconcilier avec cet « excès » de romances violentes des années 70 et 80, soit post-libération sexuelle? C’est presque comme si libérer le désir féminin avait libéré le fantasme féminin d’être violée…

Mais soit. La stigmatisation de la salope existe encore, après tout, et on peut imaginer que la nouvelle vision sex-positive des Sixties ait mis un peu de temps à contaminer la romance — une vision certainement en accord avec le stéréotype selon lequel la romance serait un genre littéraire sexiste et conservateur.

Deuxième preuve : comme la lectrice l’affirme, selon cette théorie, la libéralisation croissante des questions sexuelles devait mener à la disparition du trope du viol. Si ce fantasme est un indice de l’oppression des femmes, alors plus les femmes sont libres, et notamment d’assumer et de revendiquer leur sexualité, plus ce fantasme devrait devenir rare, car inutile…

Arrive 2012-2013. La saga Fifty Shades devient un succès mondial. Et, surtout, elle lance une immense mode dans la romance et signale le retour triomphant du trope du viol dans le genre. Un nouveau terme émerge même pour désigner un croisement très apprécié d’horreur et de romance, où il n’est pas rare que le héros séquestre, torture et/ou viole l’héroïne dont il est amoureux : la dark romance.

Les héros violents, abusifs, dominateurs, qui n’hésitent pas à se passer du consentement de leur partenaire, n’ont jamais été aussi populaires dans l’imaginaire érotique féminin. En 2019. Après #MeToo. Et, pour avoir parlé avec beaucoup de femmes qui aiment ces contenus, elles ne correspondent pas du tout au profil de la femme conservatrice, sexuellement inhibée, qui ne saurait jouir qu’à son corps défendant. Au contraire!

Après tout, il faut un sacré courage et une sacrée liberté pour revendiquer d’être excitée par la dernière chose qui devrait exciter une femme : l’idée d’être violée. Si les héroïnes de ces histoires sont impuissantes, il n’y a à l’inverse pas plus consentante, pas plus active et pas plus assumée que la femme qui choisit d’imaginer de tels scénarios pour son propre plaisir.

Enfin, et c’est peut-être l’argument le plus fort, aucune étude n’a jamais permis de généraliser la théorie du sexual blame avoidance au grand nombre de femmes qui avouent être excitées par un scénario de relation sexuelle non consentie.

En 2008, Bivona et Critelli publient une méta-analyse de 20 études antérieures portant sur le fantasme du viol. Celle-ci fait apparaître qu’entre 31 et 57 % des femmes auraient de tels fantasmes. Ils y comparent également les résultats à 8 explications possibles (cet article en fait le résumé).

Tous les cas peuvent à priori exister et cohabiter, voire se combiner; il ne s’agit pas de résumer la complexité de la réalité à un facteur unique. Toutefois, aucune corrélation particulière n’a été trouvée avec l’idée d’une sexualité réprimée… En accord avec mon observation personnelle, les fantasmes de viol sont davantage corrélés avec l’inverse : une propension générale aux fantasmes sexuels, qui dénote une « expression ouverte, positive, sans contrainte et relativement déculpabilisée de sa propre sexualité ».

Un an plus tard, les mêmes auteurs conduisent leur propre recherche sur un groupe de 355 étudiantes. 62 % d’entre elles déclarent avoir eu au moins un fantasme de viol, sur la base d’un questionnaire reflétant la définition légale du viol.

En 2012, Bivona, Critelli et Clark tentent de nouveau de tester trois hypothèses quant à l’explication des fantasmes de viol : 1) la désirabilité (je suis si désirable qu’il est incapable de se retenir), 2) l’ouverture aux expériences sexuelles et 3) l’évitement de la responsabilité sexuelle. La dernière ne trouve à peu près aucun fondement dans leurs données. La première a obtenu un soutien modéré; c’est la deuxième qui était la plus étayée. Globalement, les femmes qui avaient le plus de fantasmes de viol avaient la plus haute estime d’elles-mêmes et le plus de fantasmes sexuels, y compris consensuels.

Dans l’article de Psychology Today que j’ai mis en lien, l’auteur mentionne une autre explication possible : la culture du viol. Celle-ci se distingue de la théorie de l’évitement de la responsabilité, en ce qu’elle n’est même plus centrée sur la femme et son plaisir. Le fantasme féminin du viol y apparaît comme une simple internalisation d’un fantasme masculin de domination. Comme moi, les chercheurs estiment cependant que cette hypothèse est infirmée par la permanence de ce fantasme féminin en dépit de l’évolution des rôles genrés.

Une autre étude de 2015, conduite par Joyal, Cossette et Lapierre au Québec sur un échantillon de 1 516 adultes, nous apporte également un nouvel éclairage en incluant les fantasmes des hommes. Contrairement, donc, à l’idée que le fantasme du viol serait une adaptation féminine au désir de domination sexuelle des hommes, les fantasmes de soumission sexuelle s’avèrent presque aussi fréquents chez les hommes que chez les femmes (53 et 64 % respectivement). Leur échantillon présente même un pourcentage d’hommes plus élevé que de femmes qui fantasment d’être violés (31 contre 29).

Chez les femmes comme chez les hommes, en tout cas, les fantasmes de soumission étaient fortement corrélés à un nombre plus élevé de fantasmes tout court et, plus étonnant… à des fantasmes de domination. La preuve que la lecture « soumission = femme et domination = homme » est fausse et réductrice. Cela confirme en outre que le fantasme du viol est non seulement très courant (chez les femmes et les hommes), mais qu’il ne dénote aucun « handicap » sexuel ni aucune réticence au plaisir, bien au contraire.

Un autre aspect intéressant de cette étude est que le fantasme du viol est explicitement regroupé dans le thème plus large des fantasmes de soumission. Il s’agit bien d’une forme de BDSM.

Pour l’anecdote, j’ai connu une dominatrice (qui a d’ailleurs essayé de me recruter!). Il me semble qu’il faut être assez ignorant du monde réel pour croire que la soumission sexuelle est l’apanage des femmes et/ou qu’il est le résultat de la domination masculine. Les hommes vont jusqu’à payer — assez cher — pour se faire punir, humilier et maltraiter par des femmes… Et non, ce ne sont pas forcément des hommes soumis dans la vie. Le personnage que l’on se plaît à incarner dans un jeu ou une fiction sexuelle n’est pas représentatif de ce qu’on est le reste du temps.

Une fiction dans laquelle la lectrice se projette de façon consentante. Voilà ce que sont la dark erotica et tous les avatars de Fifty Shades of Grey. Ce ne sont pas plus des scénarios réalistes auxquels les participants (l’auteure, la lectrice) croient, que ne l’est un jeu de rôle consensuel entre adultes sur un forum de kink. C’est une histoire qu’on consent à se faire raconter. La seconde où l’on n’y consent plus, on ferme le livre et tout s’arrête. On garde le contrôle en tout temps.

L’héroïne d’un roman n’est pas une personne réelle. Pas plus que l’esclave sexuelle qu’une femme peut jouer à être le temps d’une session avec son ou sa pertenaire. Son viol n’est pas réel. Pas plus qu’un « rape-play » qu’on met en scène avec une autre personne consentante. Toute la fiction érotique kinky fonctionne comme ça (une grande partie, en tout cas). On fait semblant que c’est vrai. Ça s’appelle le pouvoir de l’imagination.

Selon Joyal, Cossette et Lapierre, les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’avoir des fantasmes qu’elles ne souhaiteront pas réaliser dans la vraie vie — d’où leur recours à un médium comme la littérature pour les explorer.

Ce qui démontre le sexisme toujours présent de notre société, à mon avis, ne sont pas ces livres cochons écrits par des femmes, pour des femmes, par lesquelles nous nous réapproprions notre sexualité, notre plaisir et nos fantasmes — mais bien le jugement toujours aussi étriqué de ceux (ce masculin invisibilise beaucoup de femmes) qui nous accusent d’avoir des idées dangereuses, parce que nous ne nous conformons pas à leur conception d’une « bonne femme » — traumatisée ou terrifiée par la seule idée du viol et certainement pas excitée par elle…

Nous sommes les salopes qui dérangent, les immorales, les éhontées qu’il faut faire taire. C’est l’éternel recommencement.

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4 réflexions sur “Le renouveau du fantasme du viol chez les femmes

  1. je sais surtout que afficher se genre de fantasme c’est conforter le macho sur son idée que les femmes aime se sentir dominé , et rendent anxieux les hommes de bonne volonté , ( oui c’est du ressentiments « tire la langue » ) sinon joli blog et excellent article .

    1. Merci. Mais faudrait-il alors se taire et mentir par peur du « macho »? Voilà une attitude qui, en plus de ne pas me convenir personnellement, ne correspond en rien à l’idée que je me fais de l’égalité homme-femme et de la liberté des femmes.
      Du reste, comme je l’ai noté, et je trouve ça très intéressant, c’est un fantasme qui ne cherche pas forcément à s’incarner dans un couple. La recherche de l’excitation et du plaisir sexuel est aussi une affaire individuelle, qui n’implique aucunement la participation d’un homme. Dans le cas de la lecture, c’est particulièrement évident (même si on peut aussi choisir de lire à deux, si on le souhaite).
      Et d’après ces recherches, ce qui est chouette aussi, c’est que les femmes qui aiment l’idée de se faire dominer sont en général plus ouvertes et moins inhibées face au sexe; donc les hommes n’ont pas spécialement à craindre qu’elles n’aient aucune initiative ou ne sachent pas s’y prendre (le jeu de rôle hardcore, de toute façon, ne peut intervenir qu’une fois la confiance mutuelle bien établie). D’expérience, il est beaucoup plus anxiogène de se retrouver face à une femme gênée, intimidée par le sexe et qui n’a jamais osé explorer ni assumer ce qui pouvait lui plaire. 😉

  2. chanibrooks

    Pas très orthodoxe mais féministe oui. Pendant toute ta démonstration, je me demandais:  » mais où veut elle en venir? » Je m’attendais a la conclusion bateau et non tu m’as surprise! Merci ^-^
    Alors perso, j’écris de la dark romance comme j’écris du thriller, pour explorer d’autres aspect de l’humanité. Je m’intéresse aux relations toxiques car elles existent dans la vie réelle. Et je crois qu’on lis de la dark romance pour les raisons que tu invoques mais aussi pour une autre raison, plus profonde. La meme raison qui pousse les petites filles à lire l’histoire du chaperon rouge depuis des siècles (la vraie de tex avery pas la version édulcorée 🤣🤣)
    Bref, j’ai mis tout mon avis sur mon site, si ça t’intéresse d’aller lire:
    http://chanibrooks.com/manifeste-dark-romance-1/

    Bonnes lectures et écritures à toi, en toute liberté!

    1. Merci à toi, j’ai en effet lu ton article avant d’écrire le mien! C’est vrai que beaucoup de lectrices, notamment des survivantes de viol (qui ne sont pas toutes outrées et traumatisées qu’on érotise le viol — certaines en écrivent et en lisent!), voient cela comme une façon de se réapproprier le contrôle d’une situation qui, dans la vraie vie, est la négation même de notre contrôle. Beaucoup de lectures féministes de la romance vont dans ce sens, y compris l’une des premières études réalisées sur le genre (Reading the Romance: Women, Patriarchy and Popular Literature, de Janice Radway, 1984) — dans une romance, le héros finirait par endosser le rôle de nurturer/caregiver à l’égard de l’héroïne, à l’inverse des vrais hommes dans la vie des lectrices, mais en accord avec les aspirations profondes de celles-ci.
      Je pense que c’est intéressant… Mais, en même temps, il me semble que ça nie commodément l’attirance réelle que les femmes peuvent éprouver vis-à-vis de l’idée même d’être dominée, ou d’un homme dominant. Je veux dire : est-ce seulement une peur, une réalité malheureuse qu’on repackage en romance pour l’apprivoiser et vivre avec? Ou est-ce une véritable tentation positive à la base?
      Beaucoup de féministes ont peur de le penser, parce qu’elles craignent que cela justifie l’oppression des femmes (qui la souhaiteraient quelque part au fond d’elles). Je pense pour ma part que c’est ce féminisme-là qui est théoriquement faible, de ne pouvoir exister qu’à condition d’interdire de penser certains phénomènes — et donc de faire taire toute découverte scientifique qui pourrait les suggérer. À mon avis, il n’y a aucune difficulté, dans le cadre des droits de l’Homme par exemple, à faire cohabiter les fantasmes privés des femmes, aussi tordus soient-ils, et le respect objectif de leur dignité et de leur intégrité physique et morale. Croire que toutes nos pulsions irrationnelles et la réalité ont vocation à s’aligner et à fusionner est, au contraire, ce qui me paraît infiniment dangereux.

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